Ondelettes & Analyse en Fréquence Variable

De l'échec de la stationnarité à l'ondelette mère : une introduction concise à l'analyse par ondelettes et ses avantages sur les méthodes de Fourier classiques.

Le problème de la stationnarité

L'analyse spectrale classique repose sur une hypothèse fondamentale : la covariance entre deux observations ne dépend que du décalage temporel qui les sépare, et non du moment où elles se produisent. Formellement, \(\text{Cov}(X(t),\, X(t+h)) = \gamma(h)\).

Lorsque cette hypothèse est violée — c'est-à-dire lorsque \(\text{Cov}(X(t), X(t+h)) = \gamma(t,h)\) dépend de \(t\) — le processus est dit non stationnaire. Son contenu fréquentiel évolue dans le temps. On parle alors de données à fréquence variable dans le temps (FVT). En font partie les signaux sismiques, les sons d'insectes et la volatilité financière.

Le spectre de puissance usuel \(P(f) = \sum_{k=-\infty}^{\infty} \gamma(k)\,e^{-2\pi ijk}\) n'est plus bien défini dès que \(\gamma\) dépend à la fois de \(t\) et du décalage. Il faut une représentation fréquentielle localisée en temps.

Hiérarchie des solutions

1. Transformée de Fourier (référence de base)

\[G(f) = \int_{-\infty}^{\infty} e^{-2\pi ifx}\, g(x)\, dx\] Globale par construction — aucune localisation temporelle. Inadaptée aux données FVT.

2. Transformée de Fourier à court terme (TFCT)

Une fenêtre \(h(x-t)\) vérifiant \(|h(t)| \to 0\) quand \(|t| \to \infty\) localise la transformée autour de l'instant \(t\) : \[G(t,f) = \int_{-\infty}^{\infty} g(x)\, h(x-t)\, e^{-2\pi ifx}\, dx\] Amélioration partielle, mais la largeur de la fenêtre est fixe. Cela crée un compromis inévitable : fenêtre étroite = bonne résolution temporelle, mauvaise résolution fréquentielle. Fenêtre large = l'inverse. C'est l'analogue, en traitement du signal, du principe d'incertitude de Heisenberg.

3. Spectre de Wigner-Ville

Généralise le spectre de puissance aux processus non stationnaires : \[W(t,f) = \sum_{k=-\infty}^{\infty} \gamma\!\left(t+\tfrac{k}{2},\, t-\tfrac{k}{2}\right) e^{-2\pi ijk}\] Plus rigoureux théoriquement, mais souffre en pratique d'interférences entre termes croisés (le spectre est bilinéaire, ce qui génère des artefacts liés aux produits entre composantes du signal).

4. Ondelettes — Résolution adaptative

Plutôt qu'une fenêtre fixe, on utilise des dilatations d'une fonction unique — l'ondelette mère — dont l'échelle s'étire ou se comprime selon la fréquence d'intérêt. Les événements haute fréquence bénéficient d'une fenêtre étroite ; les tendances basse fréquence d'une fenêtre large.

Fourier vs. ondelettes : l'analogie clé

La base de Fourier est construite par dilatations de \(e^{ix}\) : \[S_2 = \{e^{ikx},\ k \in \mathbb{Z}\}\] Cela fonctionne localement, mais globalement \(|e^{ix}| = 1\) partout — la fonction ne décroît jamais. Donc \(e^{ix} \notin L^2(\mathbb{R})\), c'est-à-dire \(\int_{-\infty}^{\infty} |e^{ix}|^2\, dx = \infty\).

Théorème (séries de Fourier). Toute fonction bien comportée \(g\) sur \([-\pi, \pi]\) peut s'écrire comme combinaison linéaire des fonctions de base de \(S_1 = \{1,\, \cos kx,\, \sin kx;\ k=1,2,\ldots\}\), ou de manière équivalente de \(S_2 = \{e^{ikx};\ k \in \mathbb{Z}\}\). L'avantage de \(S_2\) est qu'elle est engendrée par une seule fonction sous des dilatations entières.

Les ondelettes prolongent cette idée en corrigeant le problème de décroissance. Une fonction est dite de carré intégrable si \[\int_{-\infty}^{\infty} |g(x)|^2\, dx < \infty \quad (\text{noté } g \in L^2(\mathbb{R}))\] Une condition nécessaire pour \(g \in L^2(\mathbb{R})\) est \(|g(t)| \to 0\) quand \(|t| \to \infty\). C'est précisément ce que le sinus et le cosinus ne satisfont pas — et ce que l'ondelette mère \(\Omega\) doit satisfaire.

L'ondelette mère

Soit \(\Omega \in L^2(\mathbb{R})\) l'ondelette mère. Toute sa famille d'éléments de base est générée par deux opérations :

  • Dilatation par l'entier \(j\) : étire ou comprime l'ondelette (contrôle l'échelle / la fréquence)
  • Translation par l'entier \(k\) : déplace l'ondelette dans le temps (contrôle la localisation)

\[\Omega_{j,k}(x) = 2^{-j/2}\, \Omega(2^{-j}x - k)\] Le facteur \(2^{-j/2}\) assure la normalisation \(\|\Omega_{j,k}\| = \|\Omega\|\) pour tout \(j, k\). Grand \(j\) → ondelette étirée → capte les structures basse fréquence. Petit \(j\) → ondelette comprimée → capte les oscillations haute fréquence.

La fonction \(\Omega\) est appelée ondelette mère parce qu'elle engendre toute la collection d'éléments de base par dilatation et translation seules. Familles courantes : Haar, Daubechies, Morlet, chapeau mexicain. Chacune fait des compromis différents entre régularité et support compact.

Résultat d'approximation fondamental

Toute fonction \(g \in L^2(\mathbb{R})\) admet la représentation : \[g(x) = \sum_{j=-\infty}^{\infty} \sum_{k=-\infty}^{\infty} d_{j,k}\, \Omega_{j,k}(x)\] avec égalité au sens des moindres carrés (convergence en \(L^2\)). Les coefficients de la transformée en ondelettes sont : \[d_{j,k} = \frac{1}{\|\Omega\|^2} \int_{-\infty}^{\infty} g(t)\, \Omega_{j,k}(t)\, dt\]

Il s'agit d'une projection de \(g\) sur chaque élément de base — exactement analogue aux coefficients de Fourier \(\hat{g}(k) = \int g(t)\, e^{-ikt}\, dt\), mais désormais indexés à la fois par l'échelle \(j\) et la localisation \(k\).

Un grand \(|d_{j,k}|\) signifie que \(g\) présente une activité significative à l'échelle \(j\) au voisinage de l'instant \(k\). On obtient ainsi une carte temps-échelle du signal — précisément ce dont on a besoin pour les données FVT.

Tableau comparatif

Méthode Résolution temporelle Résolution fréquentielle Termes croisés Non stationnaire
FourierAucune (globale)ÉlevéeNonNon
TFCTFenêtre fixeFixeNonPartiel
Wigner-VilleAdaptativeAdaptativeOuiOui
OndelettesAdaptativeAdaptativeNonOui

Figures

Signal stationnaire Fréquence et variance constantes Signal non stationnaire (FVT) La fréquence évolue dans le temps → le spectre classique échoue
Gauche : signal stationnaire à fréquence constante. Droite : signal FVT dont le contenu fréquentiel s'accélère — le spectre de Fourier classique amalgame les deux régimes en une seule estimation lissée.
Ondelette mère \(\Omega\) → enfants dilatés/translatés \(\Omega_{j,k}\) j=0, k=0 (mère) j=1 (échelle plus large) j=−1 (échelle plus étroite) L'indice de dilatation j contrôle la fréquence ; l'indice de translation k déplace l'ondelette dans le temps. Même ondelette mère, famille infinie.
Schéma de l'ondelette mère \(\Omega\) et de deux enfants obtenus par dilatation. Un grand \(j\) étire l'ondelette (basse fréquence) ; un petit \(j\) la comprime (haute fréquence). L'indice de translation \(k\) déplace l'ondelette le long de l'axe temporel.